Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et lui dit en haletant :
— Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal.
Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour s'évanouir.
Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la route.
— Quel coup d'œil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se répétait-elle. Comme il disait clairement : « Ah! tu m'as bravée! Eh bien! tu sauras ce que ton audace te coûtera! » Et pourtant, raisonnait-elle, il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais non : il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter!
En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser. L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait, malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait d'autre parti à prendre que celui de l'attaque.
Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le « café » où il l'avait aperçue pour la première fois — car, en somme, il n'avait fait que l'apercevoir — c'était là un défaut de générosité qui autorisait toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de débauche : elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible ; mais lui transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était absolument intolérable.
Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion : ce qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient presque inévitablement où les complices « mangent le morceau ». Elle n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du boulevard de la Chapelle.
XV
LE COMPLOT
Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que plus tard.