— J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer, que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel épatant — vous auriez ri! — que je sortais de chez moi portant à la main six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de francs au Comptoir d'escompte ; quand un monsieur m'ayant bousculé en passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et disparut sous une porte cochère.

— Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.

— Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré l'individu. Je lui expliquai que c'était au no 33, lui décrivant la porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son bureau.

C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit fait annoncer dans les Petites Affiches comme ne lui appartenant pas, car il paraît que c'est un très honnête garçon.

Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua :

— Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que, moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition.

A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.

Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il envahissait ainsi son domicile.

Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier, regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance, fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une rosette. — J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le commissaire que j'y avais fait un nœud, afin d'établir que Gérald avait feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut. Hein! est-ce fort, ma petite?

Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement de temps à autre :