— Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes.
Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond de train. Il n'y avait plus à s'y tromper : c'était une intrigue qu'elle avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la marche, la déposa rue Condorcet.
La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine, elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir. La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de tout un être.
De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait cette docilité de l'amour qu'il rêvait ; mais comme il était pris jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un peu, elle aussi.
Cependant, il lui soumit un jour cette proposition :
— Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.
Elle lui répondit en l'embrassant : ce qui la dispensa de toute autre explication.
Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la protéger.
Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les variations du thermomètre.
Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule — comme à l'autre — et le dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était, en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son cœur n'avait jamais balancé.