Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois fois, de sa fenêtre, elle le vit passer devant la maison. Il était tout pâle et tout changé. Elle se contenta de joindre les mains en geste de supplication, pour le conjurer de s'éloigner.
Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi restait fermé et ses yeux, comme ceux d'Emmeline, demeuraient perpétuellement ouverts. Ses journées et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites, qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, ni avertissement préalable. Elle n'était plus revenue, et voilà! Pas une lettre ne l'avait prévenu des résolutions nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.
Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas un instant le soupçon d'une trahison de femme qui, du jour au lendemain, vous quitte pour un autre. Il avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée à courir les hasards d'une nouvelle intrigue.
Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, et, sur les vingt pérégrinations qu'il avait risquées de la rue Condorcet à la rue de l'Université, il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa fenêtre fermée.
Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, et le geste désespéré qu'elle avait esquissé chaque fois avait convaincu Gérald qu'un grave événement les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait si son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle écrivait une lettre pour contremander le dernier rendez-vous? C'était ce silence qui le désarçonnait. Il aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.
De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il s'écrivait à lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait successivement, n'osant les confier ni à la poste ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il la posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi il l'avait perdue. Avec toute autre femme, il aurait tenté quelque démarche directe, interrogé des concierges, payé des domestiques ; mais les secrets terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient une prudence et une réserve qu'il se serait fait un crime de transgresser. Une indiscrétion, un mot compromettant qui auraient soulevé un coin du voile étaient susceptibles de le déchirer du haut en bas. Il ne se considérait seulement pas comme un amant : il se croyait encore son complice, bien qu'en réalité il eût été surtout sa victime.
Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par quelle voie il arriverait à recevoir de ses nouvelles. Il eut la pensée de déménager et de venir s'installer près d'elle ; au besoin dans la même maison, où il trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre le connaissait de vue, puisque c'est le dessin que ce député-artiste lui avait montré qui avait si fort contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait donc tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage paraîtrait des plus suspects.
Il prit alors la résolution que prennent généralement ceux que l'amour éprouve : il se décida à voyager pour oublier : ce qui est le plus immanquable moyen de continuer à se souvenir.
Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour inviter un homme à se retremper dans les joies de la famille. Il fit ses malles ou plus exactement sa valise pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se répandrait dans la campagne, flanqué d'un chevalet portatif et d'une boîte à couleurs. Ce serait au travail qu'il demanderait secours. Tous les artistes vraiment forts s'étaient vengés par quelque chef-d'œuvre des trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était pas plus faible qu'un autre.
Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de chez lui au guichet de la gare d'Orléans, où il prit un ticket pour Tours. Il avait déjà choisi son wagon et attendait au bas du marchepied le moment d'y monter quand un des hommes du train, ayant crié pour la troisième et dernière fois :