Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec la crudité de la désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de nuit à tout venant, lui étaient désormais fermées. Elle n'était plus bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une ferme : elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à plaisir.
Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui, du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser la patte.
La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer le jour même au Perroquet bleu, où elle avait déjà passé trois mois et qui était tenu par une dame « très comme il faut ». Emmeline, qui tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac, n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la force de diriger elle-même.
Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par « claquer » les dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta ; il est même probable que le « chaperon » versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours ; si bien que, le lendemain matin, presque sans se rappeler comment elle y avait fait son entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du Perroquet bleu.
Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la haute s'enamourait de l'une d'elles et la retirait du bouge pour l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. Il est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des établissements un peu mieux tenus que le claque-dents où on les nourrissait de filet de cheval ; mais, dans le domaine de la passion, tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer complètement.
Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif : trouver quelque honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui était bien égal, qui l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un « machabée » qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes! Parmi tous les passants qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé.
Le Perroquet bleu, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
— As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit blond, déjà chauve.
— Non : tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.