— Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme.
— Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.
— Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son ensemble.
— Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
— Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles attablées.
— Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert : la Mal'aria. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
— Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me rappelait : c'est absolument la Mal'aria.
— Tiens! la Mal'aria : c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée à ses débuts sur les planches du Perroquet bleu.
Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous celui de la « nouvelle » ou la « petiote ». Dans leur ignorance totale du mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot « Mal'aria » pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant cours au Perroquet bleu, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser ; qu'il était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu qu'on appelle la mort ; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était journellement condamnée.