Mais cœur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris parti pour celle qu'on appelait la « nouvelle », la bataille devint générale, au point que Mlle Coffard, désespérant de reconnaître à quel compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir, essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha d'anathèmes.
Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg Saint-Germain.
Mlle Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour de sortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps.
Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle avait fini, grâce à sa belle écriture, par se placer également comme sous-maîtresse dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui était resté après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la tempe droite.
Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité, la Coffard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle n'était pas née pour « ce métier-là ».
Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air du comptoir :
— Nescio vos!
Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les bonnes manières par ce bonjour tout normalien :
— Quomodo vales?
Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait :