— Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.

— Chez vous? chez vos parents?

Là était le nœud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait, intervint subitement :

— La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée…

Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à aucune échappatoire :

— Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la fassions immédiatement prévenir?

Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas loin ; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme la Du Barry, à implorer du bourreau « encore une petite minute ». Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours. Peut-être était-elle déjà déménagée ; peut-être était-elle encore là. Elle ne savait pas.

Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus, puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons faire leur œuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge : ce qui lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était engagée jusqu'aux épaules.

— Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms : nous avons besoin de les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.

Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des mœurs, le délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les fonctionnaires de la redoutable maison savaient par cœur tous les noms de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en fissent qu'un :