Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison. Aussi grillait-elle de la mettre au courant des mœurs, coutumes, habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel.

Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui s'offraient à elle de sortir de ce drame à son honneur ou à sa honte, la vieille bonne prenait une chaise et commençait sa narration, que la seule et unique personne dont se composait son auditoire écoutait par bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où elle avait passé quatre nuits?

Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient fait naître ; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue ne s'en fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix ans, n'en avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de malheurs! En voilà un qui en avait eu, des malheurs! Il avait été riche, riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand armateur à Nantes. Oh! à cette époque-là, on logeait dans un palais, avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres. Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans. Elle avait connu aussi Mme Dalombre, une petite femme brune, un peu grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison.

Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre ; puis, surtout, Mlle Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste, elle aimait mieux passer là-dessus.

Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui, c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre, mais pour l'emmener.

Annette n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline ; mais Emmeline paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en effet. Mlle Léonie était une belle jeune fille de dix-huit ans, unique enfant de M. Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé « les plus beaux partis de la ville », car beaucoup de gens mesurent la beauté et la situation d'une femme au nombre de soupirants qu'elle refuse.

Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancement d'un joli trois-mâts-barque, Léonie, à qui M. Dalombre avait donné le nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du haut en bas, était entré dans l'eau « comme dans du beurre ». Mlle Léonie voulut, puisqu'il portait son nom, l'essayer la première dans une petite promenade. M. Ferdinand y monta avec elle…

— Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur son séant, la tête tournée vers la porte.

— Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle reprit : mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la rade, v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la Léonie par le travers. Le trois-mâts a été coupé en deux. Il a tournoyé pendant deux secondes sur lui-même, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et notre pauvre demoiselle.

Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient de larmes.