M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là réclamer sa place à table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner, — oh! tard, très tard, sur les neuf ou dix heures, — achever leur soirée à l'Opéra, dans la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition. Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier.

Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.

Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie, symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, qui charmèrent par leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes sœurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante.

Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut. Rossini eut son paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par cette ritournelle en ut mineur :

— Brigitte est si musicienne!

Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation, espérant, sans doute, de la part de ses auditeurs et surtout de la part d'Emmeline, quelque objection dont elle eût triomphalement fait justice. Mais Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, car, en fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur les lèvres de sa partenaire :

— J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre. Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.

L'innocente se jetait de gaieté de cœur dans la gueule du loup. La jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous inarrachables dans le cœur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité de la différence qui existe entre une simple « grue » et une femme supérieure.

Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère le temps que d'assister au quatrième acte de Guillaume Tell.

— Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, feignant d'être surprise par la marche de la pendule. Puis, elle ajouta : — Ma foi! ça ne vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons la partie à un autre soir.