Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe symptomatique. Cette orpheline et cet orphelin paraissaient, à premier examen, parfaitement étrangers l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout à fait inusitée.

Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait moins de réserve. C'était des « ma chère enfant! » par-ci, et des « vous ne mangez rien! » par-là. Il s'était beaucoup moins inquiété de savoir si ses invitées faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à la pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un caractère suspect. On ne s'efface pas ainsi quand on n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à volonté la place qu'on a su se choisir.

En tout cas, si le danger n'était encore que latent, mieux valait pour y remédier la méthode préventive que la curative. En mettant l'oncle et le neveu entre leur réputation de galants hommes et l'obligation de se séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré d'affection qu'ils lui portaient. Ils avaient obéi à leur bon cœur en la recueillant, puisqu'elle était sans asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne tiendraient presque certainement pas devant l'ennui que causent toujours des racontars ayant trait à des intimités dont on cause. C'est spécialement pour ourdir ces petites trames que la lettre anonyme a été inventée.

Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, et, après avoir prudemment déchiré la page blanche d'une lettre qu'elle venait de recevoir, afin que la confrontation entre le papier où elle écrivait ordinairement et celui où elle allait écrire ne pût donner de résultat, elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien que celle-ci fût inconnue rue de Berlin.

Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa pensée qui, sans circonlocutions ni périphrases, se traduisit par ces lignes dont la crudité devait écarter tout soupçon :

Monsieur,

On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la demoiselle connue sous le nom d'Emmeline F… est la maîtresse du neveu ou de l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de tous les deux : ce qu'affirment des personnes certainement mal renseignées.

Un vieux et un jeune — et sans sortir de la famille — mais c'est le bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable et le vieux pour l'utile. Et voilà comment une demoiselle qu'on héberge, qu'on habille et qu'on nourrit à ne rien faire, peut néanmoins être très fatiguée, en se couchant le soir et même en se levant le matin.

Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la jeune fille est actuellement dans une position qui commande l'intérêt. Qui se dénoncera comme le père? That is the question.

UNE ANCIENNE AMIE.

Il eût fallu au destinataire considérablement plus de perversité que n'en recelait l'honnête M. Dalombre pour deviner dans ce billet comminatoire le style d'une jeune personne fraîchement débarquée de son pensionnat.

Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une voiture, passa les ponts et ne fit halte qu'au fond de Vaugirard, devant le moins achalandé des bureaux de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra rapidement chez elle et attendit.

Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire aux Dalombre, elle arriva fringante au bras de sa mère, qu'elle n'avait pas cru devoir encore mettre dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée du vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut toutes deux comme un homme qu'on dérange et accueillit distraitement leurs salamalecs. Brigitte eut la férocité de s'informer de l'état de santé de cette jeune fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, pour sa part, elle trouvait charmante ; pas jolie : oh! ça non, mais tout à fait bonne, modeste, et sachant parfaitement se tenir à sa place.

L'armateur balbutia : elle se portait toujours bien, la pauvre enfant… et, comme le dialogue languissait, il se leva et dit à Mme Humbertot en se dirigeant vers son cabinet de travail :