— Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que deviendriez-vous?

Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules :

— En voilà une idée! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons tous.

— Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. Admettons que demain je vende cette maison ; où iriez-vous?

— Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais n'importe où. Je trouverais toujours bien à me placer.

— Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou vaillant?

— Bien sûr que je ne suis pas riche ; mais je ne suis pas bien exigeante non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, je ne suis pas près de quitter d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous serez en convalescence.

Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de l'esprit du vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans appui ; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire.

— C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en sortiez pas.

Elle ne prêta aucune attention à cette dernière phrase et lui ferma la bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant.