— Elle pleure encore, dit-il.

— Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion.

Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses yeux en avaient comme diminué de moitié.

Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative.

— Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant. Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera pas sur pied.

C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation des projets énoncés la veille, car ni l'un ni l'autre n'ignoraient que le vieux Dalombre ne se remettrait jamais.

Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien : pas même une ouvrière : une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de modiste, elle tombait dans une misère dont il était impossible de prévoir le dénouement.

Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle il avait opposé la plus brillante sécurité pour l'avenir, un nom, des relations qu'elle avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que possible ; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas assez bête pour se tromper.

Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre ans, ses yeux bleus et ses cheveux blonds ; lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte succession, il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi, qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, accorder à la reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son cœur.

Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication logique : l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en mariage ; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée dehors un quart d'heure chaque fois.