Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés.
— C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah! le malheureux!
Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée.
Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait les yeux rouges.
Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annette était obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des ingrédients les plus nourrissants ; et encore, pour en profiter, fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus.
Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne tarda pas à remarquer dans l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se laissait passivement soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait du lit, il baissait ou détournait les yeux et affectait d'ignorer qu'elle fût là.
Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune homme à la raison. Elle fut navrée de voir que ce dernier appui lui manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller se distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole.
Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tête déménage ; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot « toqué » lui paraissant le seul qui convînt pour qualifier un pareil état mental.
Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui mettre au cœur un certain remords. On ne l'aurait pas traitée en coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de ses deux bras et lui dit toute en larmes :
— Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! Je vous jure que je ne suis pas une mauvaise fille.