Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre voyage.
Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle. Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»
Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours, craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin; nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à notre délivrance.
Notes:
[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les prêtres se rasent la tête une fois par mois.
[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les mendiants pour demander l'aumône.
[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.
CONCLUSION
Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.
Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une chaise et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son pouvoir.