Il prononçait château, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques- uns des accents circonflexes. Grand-père le remarqua et s'en divertit :
—Oh! oh! le château! pourquoi pas le palais?
—Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien placé: à la fois ville et campagne. Tout de même, eh! eh! on vous a joué le tour et vous n'êtes pas maître au logis.
Grand-père se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait jamais à personne de son abdication, pas même à moi dans nos promenades, et j'avais deviné que les allusions à cette histoire déjà si vieille, vieille de plusieurs années, ne l'intéressaient pas. Je savais qu'il méprisait la propriété et la tenait pour nuisible au bien général. Mais n'était-ce pas là un dogme consacré au Café des Navigateurs?
—Eh! oui! déclara-t-il en se décidant à rire, je ne suis plus chez moi: en voilà une découverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le maître, mais je suis mon maître.
Et le dialogue, sur cette réplique, continua sans arrêt, de plus en plus gaiement:
—Ta, ta, ta! à votre âge, on ne s'habitue guère à camper chez autrui.
—A mon âge, on veut la tranquillité.
—Oui, oui, on vous a relégué au bout de la table.
—Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au milieu.