J'attribue le Père Grégoire à tante Dine à cause de la fertilité de son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous tenaient haletants. Quand je cherche à les arracher au passé pour m'en faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: «Non, non, me disent-elles (car je les approche de tout près, mais nous sommes de chaque côté d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large et qui est la fosse commune de toutes mes années écoulées), à quoi bon ? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la couleur du temps; comment la décrirais-tu?»
Lorsque le grand-père nous surprenait assis en rond autour de notre conteuse, il secouait la tête en signe de désapprobation.
—Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vérité aux enfants.
Nous demandions à tante Dine ce que c'étaient que des balivernes.
—C'est, nous expliquait-elle par manière de vengeance, quand on joue du violon.
Entre ses chants et le violon de grand-père, c'était quelquefois un vacarme assourdissant.
Tante Dine possédait une autre faculté merveilleuse: celle de créer des mots. Je vous ai cité Carabosser, mais elle en inventait par centaines, et si bien adaptés aux objets qu'on les comprenait aussitôt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue parlée n'est pas la langue écrite, et cette langue imagée avait la verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots rares —où diable les avait-elle découverts? car elle lisait peu — qui étaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amusé, j'ai relevés dans le dictionnaire où je ne les eusse pas cherchés. Ainsi, pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'hospodar, et un autre, de premier moutardier du pape. J'ignorais que les hospodars étaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de soi-même que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces titres inconnus dont elle m'affublait me représentaient un gros homme habillé de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais pas lui être comparé.
Laissez-moi, chère grand'tante Bernardine, vous apostropher à la façon du pauvre père Grégoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un grand tintamarre, comme si elle était montée sur une de ces mules toutes harnachées de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois à vos histoires et à vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et bruyamment dès que ma pensée l'appelle, c'est-à-dire tous les jours. A cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends avant de la voir, mais quand elle surgit au détour du chemin qui vient à moi du passé, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du printemps. Vous méritez bien que je vous en offre un bouquet, et même un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient à vos soins et à vos prières. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier comme à l'église, et même quand vous brandissiez la tête de loup. Le silence vous était désagréable. C'est pourquoi, chère tante Dine, je le romps ce soir et vous parle…
Tante Dine menait une garde sérieuse autour de la maison. Pour s'en approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle désignait sous le nom de ils les ennemis invisibles qui étaient censés nous investir. Longtemps ces ils mystérieux nous effrayèrent. Nous les cherchions autour de nous dès qu'elle en parlait. A force de ne pas les rencontrer, nous finîmes par en rire, sans savoir que ce rire nous désarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en os. Sa partialité ne fut jamais en défaut. Dès que la famille était en cause, elle exigeait qu'on lui adressât des louanges immédiates, sans quoi elle se rebiffait, prête au combat. Quelqu'un ayant hasardé un blâme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa défaite, voulut manier l'ironie.
—J'oubliais, déclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.