La fin brusque de ma première tendresse —cette pauvre minute où il me fut donné de voir Nazzarena dans le soleil —me causa une pareille déception, un pareil découragement. Jour après jour, j'avais édifié en moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une rencontre et même une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'était l'admiration pour ses exercices d'écuyère; ou j'avais seulement passé sur la place du Marché et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie beaucoup plus que je ne le soupçonnais, et maintenant il ne m'arrivait plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'était plus pénible qu'une véritable douleur. Je tâchais de m'y agiter sans aucun succès, car je n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant présent? Et de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me restait, c'était moins sa pensée qu'une langueur répandue en moi par son départ, langueur où je me complaisais, où je la retrouvais encore, et qui me rendait incapable de m'intéresser à quoi que ce fût.

Par elle je fus empêché de prêter beaucoup d'attention aux changements survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut à la facilité de mon humeur. Entre mon père et mon grand-père, depuis la scène de la tour, subsistait un état de gêne que le tact de ma mère, seul, réussissait à rendre supportable à l'un et à l'autre. Sans une interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-père et même de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon une bonne partie de la journée. Quand nous nous retrouvions à table, il ne cherchait nullement à se rapprocher de moi, comme s'il eût renoncé définitivement à notre intimité, et je l'estimais un peu ingrat, m'attribuant un rôle important pour l'avoir défendu. Les repas étaient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans ses pensées. Je compris que tous deux, par une entente tacite, s'étaient retirés de la lutte municipale. Personne n'osait parler des élections qui étaient toutes proches, mais les affiches des murs, que je lisais sur le parcours de la maison au collège, me renseignaient. Le nom de Martinod y figurait, et de même celui de Galurin, mais on avait négligé Verse-à-boire et les deux artistes. Tante Dine, le long de l'escalier, parlait toute seule d'événements extraordinaires et de traîtres épouvantables. En somme, Martinod était parvenu à ses fins: le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutât, s'était désisté.

Je compris encore que grand-père n'avait pas repris le chemin du Café des Navigateurs, soit pour observer la trêve, soit pour éviter des sollicitations auxquelles il eût été sans doute enclin à céder. En apprenant qu'on venait d'appeler mon père au chevet de Cassenave délirant, il parut très surpris et même affecté: donc il n'avait pas revu ce compagnon.

—Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.

A déjeuner, mon père nous annonça que Cassenave était mort.

—Je le lui avais prédit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait dû renoncer à la bouteille.

—C'était son goût, opina grand-père.

C'était son goût: cela excusait, justifiait toutes les actions, les bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux lèvres de mon père une réponse prête, mais il la retint et se contenta d'ajouter:

—J'ai prévenu Tem Bossette. Le même sort l'attend, s'il n'y prend pas garde. Et il est déjà tard pour lui.

—Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux généralisations.