—Oui, de toi, répéta ma mère un peux anxieusement.
Et je subis une sorte d'interrogatoire:
—Que feras-tu plus tard? me demanda mon père; y songes-tu quelquefois? Quelle vie aimeras-tu mener? Tu es en avance sur les gamins de ton âge. Tu as déjà des goûts, des préférences. As-tu, comme tes frères, choisi ta vocation?
Ma vocation? Je m'y attendais. On en parlait souvent à la maison, et chacun devait remplir fidèlement la sienne. Pendant ma maladie, et au début de ma convalescence, avant mes sorties avec grand-père, j'avais souvent pensé et même proclamé que, plus tard, moi aussi, je serais médecin. Je n'imaginais pas destin plus beau. J'avais causé à la cuisine avec les paysans qui réclamaient le docteur, la bouche tordue d'angoisse, et rencontré dans l'escalier le défilé des malades qui s'en venaient à la consultation avec des mines basses et s'en retournaient ragaillardis. Bien que j'eusse cessé d'en parler, on admettait chez nous que je continuerais mon père.
—Je ne sais pas, répondis-je en me dérobant.
—Ah! reprit-il, étonné et déçu. Je croyais que tu voulais être médecin.
—Oh! non, déclarai-je, subitement décidé par mon désir de contradiction.
Il n'insista pas avantage sur cette succession qu'il avait caressée:
—En somme, tu as le temps de choisir. Avocat peut-être? on défend de belles causes. Ou architecte? on bâtit des maisons, on restaure celles qui tombent, on construit des écoles, des églises. Nous n'avons pas ici de bons architectes. C'est une place à prendre.
Tout à tour, il vantait les professions qu'il me citait et qui m'eussent retenu dans ma ville natale. Alors me vint l'idée perfide de me séparer définitivement de la maison, d'achever la conquête de ma liberté. Je cherchai un état qui m'obligeât à m'éloigner. Il n'y avait dans le pays ni mines ni établissements de métallurgie.