—Voilà, me dit mon père sans se gêner, ce que c'est que le peuple.
Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.
Je m'étonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimât si librement, et de cette voix forte qui retentissait et qui désespérait grand-père. Tout à l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas hué, lui aussi? Et si l'on recommençait? Nous n'étions pas protégés par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se retourna, la face injectée et la bouche ouverte. Un réverbère l'éclairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous dévisageait. Il s'agitait plus que tous les autres. Aussitôt il poussa un cri:
—Vive Rambert!
Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et à ma stupéfaction, chacun de reprendre: Vive Rambert! à pleins poumons. Mon père me toucha l'épaule et me glissa:
—Filons vite. En voilà assez!
Un peu plus, notre retraite était barrée et nous devions subir cette ovation inattendue. Nous prîmes rapidement une ruelle transversale, avant qu'on s'organisât pour nous accompagner, et nous rentrâmes à la maison où l'on nous attendait. L'ombre derrière la fenêtre nous avertit de l'état d'inquiétude causé par notre absence. Mon père raconta gaiement ce qui s'était passé et l'intervention de Tem.
—Le brave garçon! approuva tante Dine.
Ce qui lui valut cette réplique:
—Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me saluait même plus.
—De quoi se mêle-t-il? opina grand-père que l'épidémie occupait, que risque-t-il? Il n'a jamais trempé son vin.