Dès le lendemain les événements se précipitèrent les uns sur les autres. Le conseil municipal, responsable des fâcheux travaux de canalisation, démissionna sous les protestations et le mépris.

—Et voilà bien les électeurs! nous dit mon père à table. On avait célébré la conquête de la mairie sur la réaction, et ce même conseil acclamé, on le chasse honteusement et on le traîne dans la boue.

Instantanément, je me revis, quelques années plus tôt, au Café des Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en l'honneur de la candidature de grand-père qu'on opposait au chef du parti conservateur. Ce souvenir, loin de me révolter, m'attendrit. Là, j'avais goûté, enfant, une sorte d'abandon agréable qui ressemblait déjà à cette langueur amoureuse, présent de Nazzarena fugitive, en écoutant de belles théories qui n'étaient pas encore très claires pour moi, mais qui me préparaient à la liberté.

En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon père ne correspondaient nullement à ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi grand-père l'approuvait:

—On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un rien. Déjà tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu rassurant!

A mon retour, j'avais trouvé grand-père vieilli. Dame! il atteignait ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps gardé un air de jeunesse dans la démarche restée allègre à force de promenades et dans les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne faisaient que souligner la malice. Maintenant il se voûtait et le regard s'embrumait. Cependant il tenait à la vie, et peut-être de plus en plus à mesure qu'il la sentait plus fragile.

Les nouvelles les plus insensées et les plus contradictoires circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la rivière: un prêtre, affirmaient les anticléricaux; un franc-maçon, leur répliquait-on. La terrible manie du soupçon commençait de sévir. Un malheureux, le visage couvert de boutons, faillit être écharpé sous le prétexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauvé que par l'intervention de mon père.

—Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria- t-il à temps.

Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne communiquions plus avec personne, et lui-même se désinfectait avec soin en rentrant de ses tournées. Puis les villages en aval des travaux de captation se crurent contaminés eux aussi. Atteint de panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une émigration devant la guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et brusquement l'épidémie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort exagéré les ravages, soit par suite de l'agglomération et du manque d'hygiène, soit parce que l'air était réellement vicié, prit des proportions inquiétantes. L'effroi public devint lui-même un danger. On annonça la peste et la famine. L'abbé Heurtevent, qui, tout en se dévouant, puisait dans cette atmosphère de catastrophe une sorte de réconfort à cause de la réalisation de ses prophéties et qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître les signes de l'intervention divine, fut accusé formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle Tapinois avait donné le signal du départ, abandonnant son ouvroir, que ma mère reprit sans rien dire. Les hôtels se vidaient, et les habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.

Le manque d'organisation venait augmenter le fléau. La municipalité avait démissionné, et le préfet prenait les eaux en Allemagne. D'urgence on convoqua les électeurs. Ce fut une ruée vers mon père. Tous les jours on criait devant la grille: Vive Rambert! ou: C'est Rambert qu'il nous faut! et tante Dine ne se rassasiait jamais de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que lui.