Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie, l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes. Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente, —la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père, corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir, conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte? L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore, celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa beauté était semblable à celle des déesses immortelles.

J'étais seul, délicieusement seul et amoureux sans amour. J'étais parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur Louise dont je méconnaissais l'affection. J'étais libre.

A cause des difficultés de ravitaillement, notre table était la plus frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-père ne cessait de nous vanter l'excellence de ce régime et les bienfaits de l'existence pastorale. Je me persuadais aisément de l'excellence de nos moeurs. De moins en moins je prêtais attention aux nouvelles de la ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en personne. Ainsi nous sûmes, dans notre ermitage, le chiffre des morts et la violence du fléau. Le Pendu, décédé, avait fait une fin des plus édifiantes, et tante Dine l'avait assisté jusqu'au bout. Glus et Mérinos étaient sains et saufs.

—Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-père.

Le fermier hochait la tête, ce qui signifiait que le dernier mot n'était pas prononcé et que l'épidémie continuait ses ravages. De Martinod on ne savait rien, il se tenait caché. Notre ami l'abbé Heurtevent avait résisté, mais il demeurait ébranlé: il gardait assez de vie pour annoncer des catastrophes.

—Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la question nous étonnait, grand-père et moi, car nous étions pas si pressés.

—Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ça que ce n'était pas le moment.

Un lazaret avait été installé pour les cas douteux, les deux hôpitaux regorgeaient de malades, les entrées et les sorties de la ville étaient surveillées. Une série d'arrêtés avait été rendue par le maire, ordonnant les plus minutieuses précautions.

—C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces détails.

Et grand-père déclarait que nous étions parfaitement bien à l'Alpette, mais Louise se rongeait d'impatience.