Elle n'y répondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue, et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait à ne pas causer de la peine, elle nous résuma ce qui s'était passé pendant notre longue absence:

—Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a beaucoup aidée à le soigner. Tout à l'heure je vous mènerai dans sa chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exigé de lui ces derniers mois. C'est de cela qu'il est tombé malade, quand il a été le maître du mal, quand sa tâche a été accomplie. Jusque-là je n'ai pu obtenir de lui qu'il se ménageât. Le jour, la nuit, on venait le chercher, on s'adressait à lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la ville attendait ses ordres, quêtait son assistance. On ne se fiait qu'à ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le permettent les forces humaines, et il est allé au delà en effet. On ne lui a pas laissé un instant de répit. On le croyait plus dur que les pierres qui portent la maison; mais les pierres mêmes se brisent sous un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est rentré avec un grand frisson.

Et presque tout de suite la fièvre s'est déclarée. Ah! s'il ne s'était pas autant surmené…

Elle s'arrêta, sans achever sa pensée; mais n'était-ce pas la suivre que d'ajouter après s'être recueillie:

—J'ai prévenu Etienne à Rome. Hier soir il m'a télégraphié qu'il partait. Je suis contente que son supérieur lui ait permis de partir. Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures. A Bernard qui est si loin j'écris tous les jours. Et Mélanie prie pour nous.

Ainsi rassemblait-elle la famille dispersée autour de son chef. Je demandai:

—Pourquoi Mélanie ne vient-elle pas?

—Les Filles de la Charité ne rentrent jamais chez elles.

—Elles soignent les étrangers et ne pourraient pas soigner leur père !

—C'est la règle, François.