—Ta mère est admirable. Elle ne s'est pas couchée depuis le commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.
Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, là-haut saisir toute la vérité:
—Enfin, ma tante, est-ce que…
Mais je n'achevai pas, et déjà elle se jetait sur mon interrogation dont l'impiété m'avait brûlé la bouche, comme sur une injure adressée à l'arche sainte:
—Oh! non, non, non. Dieu nous protégera. Qu'est-ce que nous deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un homme comme il n'y a pas deux sur la terre.
Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la figure bouleversée. Mon père m'attendait.
Je m'arrêtai à la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette oppression je ne pouvais douter que du drame intérieur de mon enfance et de mon adolescence, de ma courte vie déjà si importante, il était l'acteur essentiel. J'avais par lui vécu, mais je vivais contre lui. Du jour où je m'étais dérobé à son influence, à travers l'exaltation qui me transportait et me laissait néanmoins dans un état de malaise, je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel état m'apparaîtrait-il ? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant d'ouvrir. A mon départ, après l'avoir vu acclamé par toute une ville, j'emportais l'image de mon père appuyé à la maison, vainqueur certain du fléau comme il l'avait été jadis des fameuses courtilières, portant allègrement le poids de la cité en détresse, comptant sur l'avenir comme sur le passé, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi tourmenter dans son autorité sans scrupules, et j'allais, dans une seconde, le retrouver comment? Il était là, derrière cette porte, immobile, cloué, humilié, ne conduisant plus les autres comme une troupe, se débattant pour son propre compte contre le mal sournois qui le consumait. De ce contraste certain j'éprouvais une sorte d'épouvante où il y avait, je dois le confesser, de l'horreur personnelle pour le spectacle d'un abaissement.
Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis. Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore que debout: c'était incontestable. Du visage renversé en arrière sur le traversin, je découvrais surtout le front, le front immense, le front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur subite ne faisait qu'accentuer la fierté des traits. Rien ne trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque y était, elle n'avait pas apporté avec elle une diminution. Il tenait les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une façon presque terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des objets qu'ils regardaient? Avant les définitifs adieux de Mélanie, ils se fixaient sur ma soeur de cette manière, sur ma soeur qui s'en allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.
Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutôt se raidissaient en un caractère suprême: il ne cessait pas de commander. Et ma première parole, ma parole unique fut une adhésion à son commandement.
—Père, dis-je au bord de son lit.