Est-ce que j'ignore, d'ailleurs, qu'on ne maintiendra à l'office que Mariette, parce que notre situation est changée? Chacun de nous devra y mettre du sien, et tante Dine, à son habitude, prend de l'avance.

Louise n'a plus sa gaieté. Elle entre, en tenant par la main sa soeur Nicole qu'elle protège. Pourquoi donc est-ce que je regarde leurs cheveux blonds avec plus de tendresse? Songerais-je déjà à leur avenir plus incertain? Jacquot, peu surveillé ces derniers temps, n'a pas été sage, mais voilà ma mère qui le gronde. Il ne croyait plus sans doute qu'elle penserait à le gronder. Il s'étonne, il obéit. Et maintenant il faut s'asseoir autour de la table.

Ma mère a pris sa place du milieu. C'est vrai qu'elle porte maintenant dans sa démarche, dans sa voix toujours aussi douce, je ne sais quelle nouvelle autorité, inexplicable et cependant sensible. Elle se tourne vers grand-père qui la suit:

—C'est à vous de le remplacer.

Et elle désigne, en face d'elle, la chaise de mon père.

—Oh! pas moi, refuse grand-père en s'agitant. Valentine, je n'irai pas là. Moi, je ne suis rien qu'une vieille bête.

Elle insiste, mais vainement; rien ne le fera céder. Alors ma mère lève sur moi ce regard calme et effrayé ensemble qu'elle a depuis… depuis qu'elle est veuve:

—Ce sera toi, dit-elle.

Sans un mot je m'assis à la place de mon père, et de quelques instants il me fut impossible de parler. Pourquoi ce recueillement pour une chose si simple et si naturelle? Si simple en effet et si naturelle était la transmission du pouvoir.

J'ai comparé la maison à un royaume, et la suite des chefs de famille à une dynastie. Voici que cette dynastie aboutissait à moi-même. Ma mère exerçait la régence et je portais la couronne. Et cette couronne, voici que j'en connaissais à la fois le poids et l'honneur. Comme j'étais né précédemment à la douleur et à la mort, je naissais au sentiment de ma responsabilité dans la vie. Je ne sais, en vérité, si je puis comparer à ce sentiment qui m'envahissait aucune autre émotion. Il me perçait le coeur de cette flèche aiguë et cruelle que l'on attribue généralement à l'amour. Et de ma blessure jaillissait, comme un sang rouge et abondant, l'exaltation qui devait teindre mes jours. Ce sang-là, loin de diminuer les forces de la vie, se répandrait pour la défense éternelle de la race.