Très troublé par cette confusion, je me montrai plus juste envers lui.
Nous avions perdu ensemble l'empire de la liberté.

La veille de mon départ, j'avais rejoint ma mère dans sa chambre. Je désirais de lui apporter du courage pour notre séparation, et j'étais plus troublé et plus faible qu'elle.

—Je reviendrai, disais-je, définitivement. Et je tâcherai de le continuer.

Nous ne le désignions pas davantage entre nous.

—Oui, me répondit-elle, ton tour est venu.

Elle avait donc entendu et compris. Et comme, la tête appuyée à son épaule, je lui exprimais ma tristesse de la laisser dans la peine, elle me rassura:

—Ecoute: il ne faut pas être triste.

Etait-ce elle qui parlait ainsi? Surpris, je me redressai et la regardai: son visage consumé par l'épreuve, ciselé par la douleur du plus profond amour, était presque décoloré. Toute son expression lui venait des yeux, si doux, si purs, si limpides. Elle avait changé et vieilli. Et cependant il y avait en elle cette fermeté insaisissable qu'elle communiquait à son entourage sans qu'on sût comment.

—Ne t'étonne pas, reprit-elle. Je me suis sentie si désespérée la première nuit que j'ai supplié Dieu de me prendre. J'ai crié vers Lui, et Il m'a entendue. Il m'a soutenue, mais autrement. Je ne croyais pas encore assez. Maintenant je crois comme il faut croire. Nous ne sommes pas séparés, vois-tu, nous marchons vers la réunion.

Sur la table à ouvrage, à côté d'elle, était posé un livre d'heures. Je le pris machinalement et de lui-même il s'ouvrit à une page qu'elle avait dû bien souvent relire.