Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tête, et la fureur de la bouche:

—A moi? A moi!

De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta d'étaler mélancoliquement ses mérites.

—Je bûche ici depuis quarante ans (de toutes manières il exagérait).
C'est moi qui ai planté cette vigne et ce jardin.

A la vérité, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre jardin ressemblait tantôt à un pré et tantôt à un bois, et les feuilles prématurément jaunies de la vigne témoignaient d'un état chlorotique dont une médication énergique aurait sans doute eu raison. Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-père se méfiait des remèdes, aussi bien pour les plantes que pour les gens.

—Où voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec franchise. Autant me jeter à l'eau.

Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'était-ce pas assez de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris pas cette menace au sérieux et que je n'eus pas la peine de représenter à Tem les avantages de la vie. Déjà sa lamentation suivait un autre cours:

—Monsieur (c'était grand-père) avait bien besoin de se lancer dans toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des ardoises, et le crédit agricole. Le crédit agricole! Comme si l'on payait jamais quand on vous faisait crédit! A quoi ça servirait, alors, le crédit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans compter d'autres bricoles, ici et là, quand il n'a besoin que du soleil et du grand air. Faut pas se mêler de diriger, quand on se moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel, c'est une autre paire de manches. M. Michel, à la bonne heure en voilà un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien à craindre ça marche comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse quand l'autre ne veut rien savoir?

J'apprenais confusément les entreprises philanthropiques de mon grand- père et les fâcheux effets de son administration qui aboutissait à notre ruine. La longue harangue de Tem, débitée sans interruption, l'avait soulagé et altéré ensemble. Il considéra la bouteille vide qui gisait au pied d'un cep et qui était son unique provision jusqu'au soir. Profitant de ce répit, j'essayai de voir plus clair dans notre déconfiture:

—Mais pourquoi vendre la maison?