Ensuite, c'était le gros de l'armée, le peuple des moutons pressés les uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les compter: la plupart du temps, les rangs étaient incertains et soumis à des flux et à des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle appartenait à une bête unique, interminable et rampante, secouée de frissons continuels.

Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un même mouvement agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient les oreilles. Peu à peu, je m'habituai, et du groupe compact et monotone quelques personnalités surgirent. Il y avait des béliers, généralement plus hauts de taille, avec de longues cornes roulées et des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer à cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soignée que le commun, blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi de vagabondes, capricieuses comme des chèvres, qui auraient aimé à sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui opéraient sur les flancs, chiens gris à longs poils, avec des yeux luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imitée aussitôt par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa court à cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea à regagner leur place.

Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et j'estimai leur nombre à plusieurs milliers. Peut-être, en réalité, en passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs se desserrèrent. Sept ou huit moutons débandés clôturèrent le défilé. Et ce fut enfin l'arrière-garde, composée de quatre bourricots bâtés et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand celui-ci fut à notre hauteur, grand-père, enhardi, posa la question que l'autre n'avait pas écoutée:

—Eh! berger, comme ça, où allez-vous?

C'était un homme jeune, souple, maigre et musclé, le couvre-chef en arrière, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine lumière sa figure bronzée. Pour se distraire, il sifflait et, en sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-être le pli des lèvres lui donnait-il l'air de sourire.

A la question de grand-père, il éclata de rire franchement; et dans sa bouche les dents brillèrent, des dents comme j'en avais vu à des loups ou à des fauves dans une ménagerie où l'on m'avait mené. Et, avec simplicité, il répondit:

—A la montagne.

Quelle étrange résonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait désigné par son nom la montagne où son troupeau allait paître, que ce renseignement ne m'aurait pas frappé. Tandis que son imprécision inattendue me communiqua, par quel sortilège, la nostalgie de l'altitude. Ce fut un choc inexpliqué et fulgurant. Du lieu désert et sauvage dont je revenais avec grand-père je n'avais pas compris le charme. Non seulement j'y fus initié instantanément, j'en élargis encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne connaissais pas. Plus tard, des poèmes, des symphonies m'ont rendu cette sensation imaginaire, mais en l'atténuant. Dans chaque découverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveauté.

Avant le passage des moutons, je m'étais orienté tant bien que mal. La maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du lac, je l'avais fièrement dévisagée, malgré les arbres qui l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un royaume, voici que je commençais de la trouver petite et mesquine, parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:

—A la montagne.