Nous prîmes un canot et sortîmes du port. Grand-père, qui se servait des rames avec irrégularité, ce qui ne me rassurait guère, ne tarda pas à les lâcher et nous laissa dériver.
—Où allons-nous? demandai-je un peu inquiet.
—Je n'en sais rien.
L'incertitude ajoutait au mystère de l'eau. Je m'amusai à tremper mes mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une sensation mélangée, mais très excitante.
Que pouvaient signifier ces brefs éclairs d'argent qui s'allumaient à la surface pour s'éteindre aussitôt? Autour de leur étincelle morte un cercle naissait, qui s'élargissait en finissait par se perdre. C'étaient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus rapproché, montra sa petite bouche et les écailles luisantes de sa tête. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.
Quand il soufflait un peu de vent, grand-père me faisait asseoir au fond du bateau, sur les planches qui étaient bien un peu mouillées. De là, comme je n'étais pas haut, je n'apercevais plus guère que le ciel. Je découvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'éther aux beaux jours. Immobile, tandis que grand-père rêvait, j'étais heureux. Je m'habituais à être heureux excessivement, sans savoir pourquoi, comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.
Grand-père se liait aussi avec des pêcheurs qui posaient leurs filets.
—Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la campagne. En retirant l'homme des cités, ça le rapproche de l'heureux état de nature.
Par eux, nous connûmes les moeurs de la truite, de la perche, du vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse à l'égal de la chair rose du saumon.
—Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allégresse, tout mon ombre est retenu par l'hôtel Bellevue. On y bamboche le jour et la nuit. Parlez-moi de ces clients-là.