Cette réplique fut reçue avec enthousiasme. A la maison on raffinait sur la politesse à l'égard des hôtes, tandis que ces messieurs dépouillaient toute cérémonie dans leurs relations. Cependant la servante disposait devant grand-père un matériel qu'elle retirait pièce à pièce d'un plateau: un verre à pied haut et profond, une petite pelle de fer percée de trous, un sucrier, une carafe d'eau et, enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce fit, et j'eus l'impression d'assister à un rite solennel que personne n'avait le droit de troubler. Décidément les habitudes étaient toutes renversées: on se traitait avec sans-gêne, mais l'on vénérait la boisson. Grand-père, sans se laisser impressionner par tous ces regards braqués sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de la mystérieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle trouée mise en travers du récipient deux morceaux de sucre en équilibre, les arrosa d'eau goutte à goutte, jusqu'à ce qu'ils fondissent, après quoi il inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes narines. Le mélange s'épaississait à mesure que l'eau tombait, comme ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit enfin une couleur vert pâle que je n'avais point rencontrée dans nos promenades. Aussitôt l'on recommença de parler, l'opération était terminée.

Au miochard on apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observé fut plus court et ne parvint pas à triompher de l'inattention générale. La verte rivale jouissait d'un crédit particulier. Une décharge dans le sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse, bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose doré après que les gaz furent dissipés. Ce qui me toucha le plus, ce fut la paille qu'on me remit pour boire à distance: il suffisait de pencher un peu la tête et d'aspirer.

J'étais initié, rien qu'en aspirant, à une forme supérieure de l'existence. Parfaitement heureux, je désirais en faire part à mes voisins. Ils suçaient des composés divers. La plupart montraient de bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils étaient tous parfaitement heureux. Pourquoi grand-père m'enseignait-il que dans les villes on ne l'était pas? Il n'y avait, pour l'être, qu'à entrer au café.

Parmi ces têtes que j'examinais à loisir et avec une entière sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnaître. Elle appartenait au voisin de grand-père, celui-là même qu'il avait qualifié de sac à vin. Elle était piquée de taches de rousseur, qui, d'ailleurs, se distinguaient à peine de la peau injectée de sang. La chevelure, la barbe, les poils, de la même teinte rousse, l'envahissaient de partout et menaçaient jusqu'au nez qui, point central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgré moi, je pensai à la gravure de ma Bible où l'on voit le prophète Elie enlevé sur un char de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette comparaison comme inconvenante. Où donc avais-je déjà vu ce chef incandescent? Mes souvenirs se fixèrent peu à peu. Cela se passait chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier et flambant comme celui du café, mais tout penaud, marmiteux, déconfit. C'était bien le même, pourtant: ce tas de poils hirsutes, ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon père le reconduisait et s'efforçait de le réconforter en lui tapant sur l'épaule:

—Gardez votre argent, mon ami. Vous êtes un peu de la maison. Vos parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, à tout prix. Si vous recommencez, vous êtes perdu. Promettez-moi de ne plus fourrer les pieds au café.

—Je vous le jure, docteur.

—Ne jurez pas, mais tenez bon.

—Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les cabarets.

Cependant il était là, et il buvait, et il riait, et il se portait à merveille. Mon père exagérait la sévérité. Oubliant qu'il m'avait guéri, je le blâmai tout bas de l'effroi qu'il répandait et je lui découvris une certaine dureté de coeur. Pourquoi vouloir priver ce brave homme de son plaisir?

Mon rouge protégé répondait au nom de Cassenave, mais on le désignait de préférence sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse-à- boire, ce qui pouvait servir à double fin. Tout de suite Verse-à-boire me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et dont il composait des récits sans prétention. Il aurait pu figurer dans le recueil des Trois vieux marins, où son poids eût sans doute déterminé la chute de Jérémie offert au tigre en holocauste.