Chez nous on avait renoncé à utiliser les bons offices de Galurin à la suite d'un grand dîner où il reçut la charge des vins. On lui avait recommandé de les annoncer. Triomphalement il ouvrit la porte de la salle à manger, éleva la bouteille en l'air et cria d'une voix de stentor:

—J'annonce le Moulin-à-vent.

Sa nouvelle fut accueillie par un fou rire qui le vexa, car il était fort susceptible. Il quitta la serviette pour devenir porteur de contraintes, titre coercitif un peu obscur et qui semble honorifique. Pour augmenter ses ressources, il consentait à distribuer en ville les billets de faire part quand un mariage ou un enterrement l'exigeait. Une veille d'importantes funérailles, il s'oublia au Café des Navigateurs, et tout le paquet de lettres de deuil demeura sur la banquette. Quand il s'en aperçut, il était trop tard pour entreprendre sa tournée. Adoptant aussitôt la mesure radicale que les circonstances commandaient, il courut noyer le tas compromettant dans les eaux du lac. A la suite de cette immersion, le mort s'en alla presque seul s'emparer de son dernier gîte. Jamais on ne vit de si piteuses obsèques, et il y eut beaucoup de froissements parmi les parents et amis qui n'avaient pas été convoqués et s'empressèrent d'admettre qu'on les avait omis sciemment et méchamment.

Galurin maudissait la société qui l'obligeait à de vils commerces et dont il transmettait les contraintes d'une façon fantaisiste et intermittente. Par surcroît, il réclamait le partage des biens, car il ne possédait rien en propre.

Mais celui qui éteignait tous les autres dès qu'il s'emparait de la tribune, celui qui excellait à imposer les contours arrondis de la forme oratoire aux plaintes désordonnées de Glus et de Mérinos et aux révoltes incohérentes de Galurin, c'était Martinod. Martinod, le plus jeune de tous, avait le don exceptionnel de la gravité. Naturellement solennel, il portait une longue barbe et ne riait jamais. On le voyait très bien sur un mausolée, annonçant le jugement dernier dans un buccin. L'ennui qui émanait de toute sa personne le recouvrait du prestige des pompes funèbres dont le sérieux est indéniable. Au commencement, ce Martinod me déplaisait; il ne regardait jamais en face, et je le soupçonnais de ténébreux desseins. Mais j'avais subi, comme tout le monde, la séduction de sa parole. Il débutait sur un ton pleurard qui apitoyait. On l'aurait cru échappé des plus récentes catastrophes. Quel mendiant il eût fait et que de pièces de cinquante centimes il eût extraites des mains les plus crochues! Puis la voix s'affermissait, ouvrant les coeurs et les cerveaux, et de la bouche intarissable sortaient les plus sonores harmonies. Il annonçait les temps futurs, un âge d'or qui réaliserait l'égalité, celle de la fortune et celle du bonheur. Rien ne serait à personne, et tout serait à tous. J'éprouvais quelque honte à ne pas très bien comprendre, parce que, dans notre groupe, tous comprenaient et approuvaient. Et même, aux tables voisines, on s'arrêtait de jouer et de boire pour l'écouter mieux. Le spectacle qu'il dépeignait était d'une admirable simplicité : les hommes en habits de fête célébraient la nature et s'embrassaient comme des frères. Emerveillé, je le comparais à ma boîte à musique dont la ritournelle faisait tourner une danseuse sur le couvercle.

D'autres fois, sombre, irrité et vindicatif, Martinod accablait la société contemporaine de ses sarcasmes et de ses menaces, si elle ne consentait pas à s'amener immédiatement selon ses conseils. Au nom de la liberté, il mettait l'Europe entière à feu et à sang. J'étais épouvanté, mais, au retour, grand-père me rassurait:

—Il était de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.

Ainsi l'humanité nouvelle et colorée que je fréquentais m'apparaissait bien différente de celle où j'avais jusqu'alors vécu en famille ou au collège. Quand nous rentrions, j'avais les joues enluminées: on croyait que c'était le bon air de la campagne. Grand-père n'avait pas eu besoin de me recommander le silence sur nos séances au Café des Navigateurs. Un instinct sûr m'avertissait de n'en point parler à la maison. C'était un secret entre lui et moi. Nous étions complices.

V
LE CONFLIT RELIGIEUX