—Cependant, objectait mon père qui, visiblement, n'était pas content et qui essayait de parler avec douceur, —mais de la douceur de mon père se dégageait encore une impression d'autorité, —il faut de l'ordre dans une maison.
—L'ordre, l'ordre, oh! oh!
Il fallait entendre ces oh! oh! discrets, sourds, lancés à la cantonade, qui atteignaient toute la régularité établie, et qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire plaçait immédiatement grand-père au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontré, dans les expressions humaines, de plus inquiétant, de plus moqueur, de plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitôt l'idée que vous étiez une bête. Il me faisait l'effet de ces sécateurs bien tranchants avec lesquels on élague les rosiers: ric, rac, les fleurs tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-père en faisait l'injure, involontaire sans doute, à tout le monde.
Sa présidence à table était honorifique et non effective. Non seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait que par hasard et quand ça lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu'à la vigne, Tem, Mimi et Pendu réunis ne parvenaient pas à obtenir de lui une indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: «Laissez- moi en repos.» Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.
Une autre supériorité qu'il avait, outre son rire, c'était son violon. Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout frisé, avec une guitare dans les mains?
—De ma vie, je n'ai pincé de cette affreuse machine, protesta-t-il un jour. Mais un Italien de passage a éprouvé le besoin de me barbouiller.
—Tu étais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasmé.
—Oh! l'artiste!
Il passait de longues heures dans sa chambre à jouer de son instrument, mais demeurait plus longtemps encore à l'examiner avec amour, à le palper, à tendre ou à détendre les cordes, à frotter l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs passent plus de temps à affûter leurs faux qu'à faucher; ils peuvent taper dessus avec un caillou indéfiniment.
Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allât. Il jouait pour lui seul, et un peu toujours les mêmes airs, car je l'écoutais de la porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le Freischütz et dans Euryanthe, dans la Flûte enchantée et le Mariage de Figaro, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on goûte sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux contours d'une vase; mais Weber me donnait le désir imprécis de choses que je ne pouvais définir: j'étais au choeur d'une forêt dont les allées se perdaient. C'était une heureuse initiation.