Un jour ma mère causait dans sa chambre avec tante Dine. Je n'entendis que la réponse de celle-ci qui ne savait rien dissimuler:

—Allons donc! ma pauvre Valentine, tu ne vas pas te mettre martel en tête pour ce garçonnet de rien du tout. Il est sage comme une image. D'abord, je sais bien de quoi ils parlent tous deux ensemble. C'est des choses de la campagne, le bonheur des champs, la paix de la terre, la bonté des bêtes. Un tas de calembredaines, quoi! mais c'est comme les cataplasmes, ça ne fait pas de mal.

Je n'hésitai pas à croire qu'il s'agissait de moi, et je ne fus pas fâché de jouer mon rôle, car on s'agitait beaucoup autour de mes frères aînés qui, bacheliers, prendraient à la rentrée des classes le chemin de Paris, Bernard pour se préparer à Saint-Cyr, et Etienne, qui n'avait pas encore seize ans, pour terminer ses cours et s'orienter du côté des mathématiques, à moins qu'il ne persistât dans son désir de séminaire. Tante Dine se fâchait contre le prix exorbitant de la pension et du trousseau, et nous vantait d'une voix émue le mérite de nos parents qui ne reculaient devant aucun sacrifice financier pour achever notre éducation.

—Ah! ah! ricanait grand-père, ces grands établissements religieux ne s'ouvrent pas pour rien. On y saigne les clients aux quatre veines pour l'amour de Dieu.

Enfin il était convenu que Louise irait passer deux ou trois années au couvent des dames de la Retraite à Lyon. Elle y deviendrait plus sérieuse, et, quand elle sortirait, elle serait une jeune fille accomplie, comme Mélanie alors dans toute la fleur de sa jeunesse, Mélanie qui, jadis, m'invitait à chanter les vêpres devant une armoire ou à poursuivre, un verre d'eau à la main, Oui-oui l'ivrogne, et dont la persistante piété présageait une vocation qu'elle affirmait petite et qu'elle taisait maintenant, sauf peut-être à ma mère.

Ainsi, l'avenir de la famille réclamait, pour s'organiser, bien des réflexions et des décisions. Nous y restions, grand-père et moi, fort étrangers. Le portail franchi, nous ne regardions pas en arrière, ou bien mon compagnon se moquait:

—Et pour toi, petit, qu'est-ce qui se mijote? Veux-tu toujours entrer à l'école de l'adversité?

On m'avait beaucoup plaisanté sur ce chapitre, ce qui ne me divertissait guère. J'avais renoncé à tout projet et ne songeais pas, comme mes frères, à conquérir quelque situation brillante. Il me suffisait de ces propriétés dont on jouit sans jamais s'en occuper, à la mode de grand-père, le lac, la forêt, la montagne, sans compter les étoiles pendant les belles nuits de juillet. Je ne sais même si je ne leur préférais pas les banquettes rouges du Café des Navigateurs, où j'avais l'impression d'être un homme en assistant à l'échange de propos exceptionnels touchant la peinture, la musique et la politique.

Cependant, je ne cessais pas de sentir peser sur moi le regard de ma mère. Pour ne pas me l'avouer, je prenais des allures de liberté. Avec les Scènes de la vie des animaux, j'improvisais des ressemblances blessantes pour toutes les personnes de nos relations; je tournais en ridicule les choses et les gens, et j'affectais même, vis-à-vis de mes frères et soeurs, un ton dégagé, destiné à leur montrer que j'étais fixé sur la vie et n'avais plus rien à apprendre. Par un bizarre phénomène, à mesure que l'on m'initiait à la simplicité des moeurs rurales et à la bienfaisance de la nature, je vois bien maintenant que je devenais plus compliqué. Et toujours, à travers mes attitudes nouvelles, comme s'il cherchait mon coeur, ce regard me suivait.

Maman nous fit peur un jour que nous la croisâmes. Elle se rendait à l'église pour le salut du soir, et nous au café pour notre plaisir. Elle quittait si rarement la maison que nous ne songions pas à la rencontrer. Le nez au vent, nous reniflions d'avance l'odeur spéciale de tabac et d'anis qui nous attendait. Cette femme qui venait à nous, si modeste, si grave qu'on ne songeait pas à la regarder, nous n'y prêtâmes pas attention. Nous fûmes bien surpris quand elle nous aborda et nous demanda: