—J'aurais voulu, j'aurais dû l'aider, mais je n'osais pas. Un scrupule pharisaïque me retenait. Dans mon zèle, je pouvais bien aller jusqu'à la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis qu'éplucher des pommes de terre sur la place publique, devant des roulottes, c'était un scandale extérieur qui m'épouvantait.

Nous ne dépassâmes pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout à coup:

—Nazzarena.

Elle abandonna ses légumes et partit sans me dire adieu. J'en fus très affecté; du moins je savais son nom. Je revins à la maison au galop, laissant derrière moi grand-père qui agitait les bras et qui criait:

—Holà! doucement!

Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient poussé aux épaules, et pendant cette course affolée tout mon être chantait comme la boîte à musique lorsqu'on a déclanché le ressort. Je pénétrai au jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'était pas rangé assez tôt et qui vociféra:

—Qu'est-ce que vous avez, monsieur François?

Et je répliquai en riant, mais sans m'arrêter:

—Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.

Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain échappé, j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors: c'était le printemps. Sous le choc les branches tremblèrent, et je fus aspergé d'une pluie de pétales roses.