—Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti. Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi pas avec les morts?
—Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque solennité.
—Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter. Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté.
Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main:
—C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le salut. Mais la défense ne doit pas être entravée.
Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations d'esprit.
—Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu.
—Non, je ne le pense pas.
—Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition. Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires.
M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil, il le remercia: