L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant, on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette semblait échauffée comme un métal en fusion.
Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur toutes les pentes. C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il l'entendit qui lui réclamait la victoire:
"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour la défendre. Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras, il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant décisif, nous sommes tous là. Soulève ta douleur comme nous avons soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie, tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu…"
M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé.
"Maurice, ton défenseur, ce sera moi… Et je ne prononcerai pas le nom de Mme Frasne."
Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il quittait:
"Là, pensa-t-il, je rebâtirai… Moi ou mon fils."
V
LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE
La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa domestique: