—On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande force.
Il eut, pour protester, un sursaut de violence.
—Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous sacrifier pour de vains scrupules?
—Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je leur suis inutile.
Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai.
—Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas?
À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse dissipèrent:
—Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me reprendre.
—Ah! Marguerite.
—Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent.