"Et lamour?" pensa-t-il tristement.
Son père le devina:
—Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois lhonnête et le malhonnête homme. Lamour supprime cette barrière. La famille la consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas de mal de lamour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il tappartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans faiblesse. Ne légare pas. Ne légare plus. Avant daimer une femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui test réservé peut-être davoir une fille et de lélever. À ta naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis réjoui. De toutes mes forces je tai protégé. À ma mort, je te le dis, tu sentiras comme lécroulement dun mur, et tu te découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras mieux.
—Père, murmura Maurice qui succombait à lémotion, pardonnez-moi, je ne serai pas indigne de vous.
—Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard.
Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras lun de lautre, se souvint du voeu maternel.
Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son fils unique, la distingua comme un signe despérance. Et dans le cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite de la veille, bien quil se sentit lui-même menacé, le chef de famille fit un acte de foi dans la vie.
Thonon, juillet 1904 Paris, juin 1905.