La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt:

—Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.

Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de tendresse:

—Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai moins seul.

Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir hésité, —car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,— Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta de nouveau à corps perdu dans l'offensive.

—Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne. Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé, épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de s'attaquer à la plus honnête des femmes.

M. Roquevillard cessa de se dérober.

—Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage, comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.

—Et quoi donc?

—C'est inutile, n'insiste pas.