—Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en supplie.
—C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.
—Vous pouvez le faire venir au parquet.
—Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui paraîtrait une acceptation du vol.
—Merci.
Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation, nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.
Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M. Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.
—M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se venge.
—Il refuse?
—Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique, il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction. C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.