—Venez déjeuner chez nous, me dit-il.

Je m’installai dans un pousse-pousse, et fis signe à mon tireur de suivre le casque au turban turquoise. Nous dépassâmes la cathédrale, le boulevard Norodom, et continuâmes de rouler sous les voûtes ombragées du Plateau.

Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que, dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures des blancs.

Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.

—Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.

Je pénètre dans la maison type.

Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise: salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.

Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés,—rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô—modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.

Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.

Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.