Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et diligente réalité?

Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.

Fagui est pourtant autre chose que «ni trop laide ni trop âgée». Elle est une tendresse et une fidélité. Et son visage aux traits brisés, a, pour authentiquer sa noblesse originelle, deux sceaux intacts: les yeux bleus qui toujours sourient. Prunelles d’azur et chevelure blonde, pauvres bijoux des visages blancs, qui reprennent ici, au voisinage de tous ces galets noirs, roulés dans des peaux limoneuses, leur taux primordial, imprescriptible!

C’est Fagui qui préside notre table, dans le contre-jour de la véranda. Ma place est à gauche; en face, sont disposés les couverts de Lully et d’André Moutier.

III

J’entends encore la voix claquante de monsieur l’Administrateur délégué, le jour que je signais à Paris mon contrat avec la Siam-Cambodge, répondre à mon interrogation: «Quand dois-je partir?»

—Votre passage en première classe, est retenu à bord du paquebot Vaïco, quittant Marseille le 14 janvier. Vous trouverez à bord un de nos ingénieurs, monsieur Moutier, un futur camarade. Il se fera un plaisir de vous donner par avance mille renseignements utiles. Vous saurez l’apprécier.

J’ai su apprécier André Moutier.

Rien, dans l’extérieur de ce compagnon de traversée, n’était pour retenir d’abord l’attention, sinon qu’un ensemble ramassé, probe et vigoureux, réservant des points de finesse çà et là, dans le galbe du poignet, le dessin de la moustache, le modelé de la tempe et la lueur de l’œil, l’établissait comme un assez joli type de Français. Type solide aux coutures, et dont on dirait volontiers que, même reproduit à des millions d’exemplaires, il n’aura jamais l’air, comme l’Allemand ou l’Anglo-Saxon, par exemple, de l’article fait à la machine!

Tout ainsi, à première audition, les discours de Moutier, dans ces cercles de causerie, que suscite à bord le rapprochement des chaises longues, n’avaient rien pour surprendre l’oreille. On n’attendait d’eux ni la révélation d’une ignorance, ni celle d’une suprématie. A la longue, pourtant, il était impossible de ne pas sentir la force latente dont cet interlocuteur, si modeste d’apparence, chargeait les mots qu’il employait, de ne pas percevoir, sous leur métal volontairement parcimonieux et sans éclat, les ressorts bandés d’un robuste esprit. Et c’est, je pense, la perception assez prompte que j’avais eue de cet arsenal secret, qui déclencha, dès les premiers jours, notre mutuelle sympathie.