Moutier se contenta d’esquisser un sourire.

—L’état sanitaire? continuai-je.

—Satisfaisant... jusqu’à présent du moins.

Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse, et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.

—Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac! D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des mauvaises fièvres... Par précaution, nous faisons distribuer de la quinine aux coolies...

Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste délibéré, me frappa sur l’épaule:

—Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive...

Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.

—Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres, comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre disposition pour la traversée!... Bon! Qu’est-ce que cela?

Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe de sa moustache.