A peine ai-je ainsi formulé mon acquiescement, que Barnot hoche la tête avec énergie, de gauche à droite et de droite à gauche.

—A-ka-thor, déclare-t-il, est un grand enfant. Mais tous ses compères de la bonzerie ne racontent pas des histoires aussi naïves que les siennes. Et quand je vois leurs loques jaunes s’agiter dans le voisinage des coolies, je n’aime guère cela.

Il y a de la justesse dans cette observation de Barnot. Derrière neuf sur dix des obstacles rencontrés par nos rails, quelque «loque jaune» était sournoisement embusquée. Je m’étonne d’entendre Moutier répliquer railleusement:

—Bah! vous exagérez, Barnot. Et je dis comme Tourange: pourquoi refuserions-nous la charité à ces hommes de Dieu?

Moutier n’a guère coutume de pécher par excès de tendresse à l’égard des hommes de Dieu de n’importe quel pays du monde, et j’imagine qu’il cède, en ce moment, au seul plaisir de contredire Just Barnot, allié de l’Ennemi.

—... Est-ce,—poursuit-il, du même ton d’agressive ironie—parce qu’ils vont répandant partout la légende du gong d’or, noyé dans le marais? Vous la connaissez, n’est-ce pas? C’est une sorte de gong, d’un diamètre de plusieurs lis et semblable à la pierre musicale qui flotte, en Chine, sur les eaux du Tu-Tan. Il disparaît à la vue de ceux qui s’en approchent, et malheur alors à qui le fait sonner quand il émerge ainsi, invisible à la surface! Car c’est le dernier son que les oreilles de cet imprudent doivent recueillir... C’est une fort curieuse légende, probablement mensongère, je suis de votre avis. Mais que tous nos coolies, dès qu’on fera mine d’infléchir les rails du Siam-Cambodge dans cette direction, soient prêts à déserter dans les vingt-quatre heures, en l’honneur de cette légende mensongère, c’est ce dont les gens de Battambang ont été, je suppose, suffisamment avertis...

Disant cela, Moutier regarde Barnot. Mais celui-ci soutient ce regard avec une impassibilité qui n’est—du moins, je crois le pénétrer—que le masque d’une résignation ennuyée, le mutisme des gens qui sentent combien les mots sont de pauvres choses pour combler certains hiatus entre les âmes. Lourdement il se lève, dépose sa tasse, et dit à la cantonade:

—Viennent donc les bonzes, puisqu’on les veut! Ce n’est pas le riz qu’on versera dans leurs écuelles qui changera rien à ce qui doit être... A ce soir, messieurs!

Dès que son pas, dont tremble toute la véranda, s’est étouffé dans la terre molle du chemin de berge, je me retourne vers Moutier et je ne puis m’empêcher de le morigéner quelque peu. Grands Dieux! vit-on jamais bœufs accouplés sous le même joug croiser Les cornes et se heurter ainsi, à tout bout de champ? Le travail est le travail, et les discussions ne valent rien pour lui...

Moutier m’observe un instant, de cet air que je lui connaissais à bord, quand il cherchait à surprendre le diapason de la pensée de son interlocuteur, pour y bien accorder la sienne.