Il y avait bien les cent dix-huit coolies et les deux contremaîtres marqués d’une petite croix noire, au rapport hebdomadaire...

Mais, bah! on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Et puis, il faisait si beau, il faisait si bon, ce jour-là!

Mais Fagui, levant la tête, dit doucement:

—Tant pis, si cela marche bien, tant pis, si c’est bientôt fini!

Moutier fronça les sourcils, entendant ces paroles. Mais Fagui répéta de la même voix douce, avec un pauvre petit sourire, un sourire qui me faisait le même effet que lorsque je voyais à ses lèvres, au lieu d’un bel œillet de France, quelque triste fleurette du marais.

—Oui, tant pis, tant pis pour moi! Vous autres, vous ne pensez jamais à cela! vous faites votre œuvre, vous avez votre but, il brille devant vous... Mais, nous? Nous sommes casées dans votre ombre, tant que vous êtes loin du soleil!... Lorsqu’on le touche, ce soleil, le jour de gloire est arrivé, hein! et Fagui n’a plus qu’à disparaître!

Moutier, un peu gêné, tenta de protester, en secouant la tête avec énergie.

—Vous savez bien, Fagui, que vous pouvez compter sur l’affection de Georgie...

—Oui, ici... et c’est justement pour cela que je souhaite que cela ne finisse pas. Mais cela finira tout de même. Voyons, Tourange, pourquoi vous, hommes honnêtes, voulez-vous, sous couleur de gentillesse, nous faire faire de mauvais calculs? Ici, vous êtes très gentils pour moi, tous, mais, dans six mois, dans un an, mettons dans deux, vous aurez quitté le Siam-Cambodge. Vous serez rentrés à Paris, vous aurez des économies, vous pourrez faire la fête, si le cœur vous en dit; et, si quelque jour vous rencontrez Fagui à un coin de rue, Fagui, une femme dont le teint aura gardé des stigmates, une femme qui ne sera pas très, très élégante... il n’y aura pas longtemps qu’elle aura débarqué,—eh bien! soyons francs, vous la saluerez, oui, de loin, un peu vite, un peu honteusement, comme la complice d’une chose dont il vaut mieux ne pas parler...