—Quel cri? interrompis-je, avec un petit serrement de gorge, au souvenir...
Le docteur ajusta son binocle sur son nez.
—Au fait, je ne vous ai pas raconté ce que je suis devenu, hier soir, quand vous me l’avez confiée. Tout alla bien pendant les premières minutes. Fagui s’était mise debout et marchait à mon côté tranquillement, la tête basse; pour plus de sûreté, j’avais pris son bras... Tout alla bien jusqu’à ce tournant où le chemin laisse à droite, vous savez, tout un chapelet de petites mares, pas très loin de l’ancienne sala de Barnot. Comme nous attaquions le tournant, voilà qu’un cri de perdu nous part quasi dans les jambes, un de ces affreux cris de grenouille déglutinée par le serpent d’eau... Et, tenez, précisément, la nuit de Barnot, vous rappelez-vous, nous eûmes une sérénade de ce goût-là... Point surprenant qu’en recevant cette musique dans les oreilles, la pauvre femme soit retombée raide, avec de grands tremblements dans tout le corps, comme s’il y passait des décharges électriques!... Grenouille, contractions, je pensais à l’expérience de Galvani, était-ce bête, hein!... Il a fallu la recoucher sur sa litière et la transporter comme une blessée. Je comptais la déposer sur son lit, m’en remettre à la congaïe du soin de la dévêtir, et passer la nuit dans la chambre voisine, à toute éventualité. Mais, sitôt sa porte en vue, la voilà qui bondit sur ses pieds, et, quand je veux l’engager sur l’escalier de sa véranda, qui me résiste et se met à crier, à crier, à la façon de la grenouille... Ma foi, je l’ai ramenée jusque chez moi. Elle a été bien gentille, la pauvre, sauf que jusqu’à quatre heures du matin, par intervalles, elle lançait ce cri déplorable, pendant une dizaine de secondes, de moins en moins fort... à la fin tout doucement, comme pour elle... et puis, elle s’est endormie. Ce matin elle est très calme; elle cueille des branches dans mon jardin et les met dans les pots que lui présente le boy.
Je serrai la main du docteur.
—Vous avez raison, dis-je. Le meilleur serait de l’éloigner d’ici pour quelques jours, de la transplanter dans un milieu où rien ne soit pour la froisser. Je crois qu’en effet madame Vallery est la femme de la situation. Je l’ai vue s’occuper de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et cependant nous savions tous le vrai nom de la diarrhée de cette malheureuse... Good bye, docteur! Je vais parler à madame Vallery.
Hetty Dibson, chez qui, le temps de sauter en selle, je me suis rendu, s’est avérée la tête froide et solide que nous espérions. Il fut convenu que, l’après-midi même, elle viendrait chercher Fagui en tilbury, et qu’un paquet de linge et d’objets de toilette, préparé par la congaïe, suivrait. Elle voulut me garder à déjeuner, mais je déclinai son invitation, ne me souciant pas de laisser Moutier seul à la popote,—elle était déjà bien assez vide!
A onze heures et demie, je me retrouvai donc tête à tête avec André. Sa mine était mauvaise, je ne pus m’empêcher de lui conseiller un peu de repos. Mais il haussa doucement les épaules et me répondit, avec un sourire paisible, que le plus simple était, maintenant que la machine était lancée, d’espérer qu’elle tiendrait jusqu’au bout. Puis, il m’entretint, sans transition, des mesures qu’il avait arrêtées dans la matinée. Mesures dont j’aurais été surpris, sans doute, il y a quelques mois.
Il m’annonça qu’il avait demandé au Père du May de venir réciter les prières funèbres sur l’emplacement où était enfoui—il hésita à prononcer le mot—Lully; que lui-même se proposait d’accompagner le Père, et que, plusieurs contremaîtres ayant manifesté une résolution semblable, il avait décidé que la cérémonie aurait lieu au coucher du soleil, à la fin du travail, laquelle fin serait devancée d’une heure à cet effet.
Je l’assurai de ma volonté d’être à ses côtés, et je réclamai d’avertir le docteur et les gens de la troisième rivière, à l’exclusion des dames qui seraient occupées ailleurs; et, à ce propos, je lui rendis compte de l’emploi de ma matinée. Il nous approuva de point en point et ajouta seulement:
—On ne peut laisser la sala abandonnée aux congaïes et aux boys. Allez faire un inventaire. Mettez de côté ce qui, papiers ou souvenirs, peut intéresser la famille; on l’expédiera à Battambang. Pour le mobilier et le linge de la maison, on les dirigera peu à peu vers la troisième rivière. J’imagine que vous n’êtes pas un homme de loi—en disant ces mots, il me regardait dans les yeux—et que nous ne chicanerons pas ici sur l’union libre.