Chacun de ces volontaires portait quelque chose à l’épaule, qui une hallebarde, qui la tige d’un dais, qui la hampe d’une bannière. Pour celles-ci, leur soie rouge ou mauve était peinte ou brodée d’inscriptions, dont le texte avait été soigneusement expurgé par le Père; un gigantesque drapeau tricolore dominait, comme une tente au sommet d’une colline, leur peuple chatoyant.

Les figurants, qui n’étaient pas dépositaires d’un de ces numéros recherchés du matériel de Foung-li, s’étaient équipés à tout le moins d’une grosse branche d’arbre, habillée de ses feuillages et retenant à sa fourche, comme un nid de phénix, une ronde lanterne, jaune ou rose, ou simplement blanc-de-deuil. Les plus ingénieux, s’inspirant du rite qui veut qu’à l’occasion des fêtes funéraires, soient exhibés les simulacres des objets familiers du mort, avaient choisi de confectionner des grues éclatantes, au bout de longues perches, dans la buée rousse des fumées.

Les caïs, le rotin au poing, maintenaient un ordre exemplaire dans les rangs, et leurs vêtements de gala aux nuances tendres, bleu pâle et lilas, faisaient des taches miroitantes, comme des plastrons de cuirasses dans le clair-obscur du cortège.

Toute cette belle ordonnance ne s’était pas établie, cela va sans dire, sans à-coups, rumeurs et perte de temps; et il était tout à fait nuit lorsque nous nous mîmes définitivement en route.

Immédiatement derrière le Père, marchaient des joueurs de trompette qui commencèrent à tirer de leurs instruments des sons prolongés, graves et monotones, comme des glas.

Oui, c’était un étrange cortège et je suis sûr que Georgie n’en aurait pas détesté le spectacle pittoresque. Malheureusement je n’avais pour voisin que ce pauvre Lanier, qui ne cessait de geindre et de s’éponger. Il me parut insupportablement nerveux, et, comme je lui demandais des nouvelles de Fagui, tout ce qu’il trouva à me répondre, c’est quelque chose comme: «Mon cher, si cela continue, dans quelques jours nous serons tous plus fous qu’elle.»

Arrivés au bois de trams, nous nous entassâmes tant bien que mal sur la rive ferme, et laissâmes le Père entonner les prières et purifier le marais d’eau bénite, dans la direction de l’endroit...

Toute la foule des coolies chantait, à son signal, le Dies iræ avec une prononciation des mots latins à la française et une justesse d’émission des notes du plain-chant stupéfiantes. J’observais curieusement ces faces placides essayant de se terrifier chrétiennement à l’évocation des tribulations redoutables par lesquelles doivent passer les vénérés ancêtres... Et jusqu’à quel point le Père était parvenu à opérer cette transmutation des cervelles, c’est ce que je ne voudrais guère approfondir. Mais je sais qu’en revanche, pour nous autres, une transmutation contraire n’était pas loin d’être réalisée, et que cette prose funèbre nous semblait aussi peu de saison qu’un vêtement noir, par exemple.

Nous étions là, nous le sentions bien, pour rendre hommage à notre camarade, ouvrier de l’œuvre, et, par-dessus l’ouvrier, à l’œuvre elle-même, et, par-dessus l’œuvre, à Celui qui, comme avait dit Moutier, a qualité pour ramasser tous ces hommages, comme le bonze son riz... Et notre âme était sereine et joyeuse, je le jure!

Il n’y avait une toute petite exception peut-être que pour ce malheureux Lanier qui, visiblement, ne gouvernait plus ses nerfs. Et lorsqu’au moment du Tuba mirum spargens sonum, les trompettes crurent bon de scander le chant de quelques meuglements qui se répercutaient sur l’eau lourde comme un miroir de bronze, voici le pauvre homme qui se met à pleurer, comme si c’était sa jeunesse et sa joie qu’on jetait à l’abîme.