—Je la garde, dit-il. Si je rentre en France, j’irai à Lons-le-Saulnier rendre visite à la personne en question. Si je reste ici, ma foi, vous saurez où retrouver son portrait, et à quelle adresse lui en faire retour.
IX
—Je t’interdis de continuer cette intimité déplacée avec madame Vallery...
Au ton dont ce benêt de Lanier a proféré cette injonction maritale, je prévois une vive réplique de sa jeune épouse, puis quelqu’un de ces intermèdes de la vie conjugale, médiocrement divertissants pour qui, comme moi, sous couleur d’invitation à déjeuner, s’y trouve convié. Mais, contrairement à mon attente, cette fine abeille a pris son air le plus candide. Ses sourcils s’arrondissent au-dessus de ses yeux tout clairs, de ces yeux où il y a toujours de la poudre d’or pour sécher les mauvaises larmes.
—Pourquoi donc? soupire-t-elle ingénument. N’est-elle pas la femme de ton chef?
—D’abord elle n’est pas sa femme.
—Bon! A Battambang c’est toi-même qui m’as expliqué gentiment qu’ici il ne fallait pas se montrer trop exigeant sur les actes de mariage... lequel d’ailleurs, en l’espèce, peut très bien exister... est-ce qu’on sait jamais, avec les facilités que donne la loi anglaise? Il peut parfaitement se faire que cette pauvre Hetty ait été calomniée par de méchantes langues! Tu sais bien qu’il y en a partout... Est-ce qu’on n’a pas raconté que je me polissais les cheveux avec des tampons d’herbes de sorcière ramassées par ma congaïe?
Et l’épouse légitime soulève avec la main, comme un fardeau accablant, le trésor de cette chevelure au brillant naturel, qui écrase son jeune front en moiteur.
—Se peut que j’aie dit cela à Battambang, réplique Lanier brutalement, mais ici, c’est une autre affaire...
Il s’arrête un instant, et soudain ses yeux commencent à fureter, à droite et à gauche, dans les coins de la pièce. Ah çà! qu’a-t-il donc aujourd’hui? Le soleil lui a-t-il tapé sur le crâne?