Ariadne lut ce ramas d'horreurs, non de sang-froid, mais avec l'apparence du calme. Olga, qui se trouvait là, voulut le lire après elle. La jeune artiste le lui retira tranquillement des mains.
—Comment! dit Olga piquée de rencontrer de la résistance, tu ne veux pas que je prenne connaissance des compliments qu'on te fait?
—Ce ne sont pas des compliments, répondit Ariadne, et cela te ferait de la peine.
—Qu'est-ce donc? demanda Olga.
—C'est le revers de la médaille. Si je n'avais pas d'ennemis, c'est que je n'aurais pas de talent.
Ariadne savait faire bon visage quand elle était frappée dans son honneur, mais la plaie restait longtemps sanglante. On ne se priva guère, d'ailleurs, de la mettre au vif pendant les jours qui suivirent. L'article émanait, comme on peut le supposer, de l'actrice qu'Ariadne remplaçait momentanément.
Celle-ci, qui n'avait jamais produit d'effet dans aucun rôle et qui se contentait de les tenir tous passablement, sentait combien il lui serait difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le Prophète après la débutante. Aussi s'était-elle arrangée pour la dénigrer par tous les moyens en son pouvoir.
Il n'était que trop facile d'atteindre Ariadne; celle-ci, dès la seconde représentation, reçut des mots à double entente et des sarcasmes qui venaient d'une main très-exercée. Ceux-là même parmi les artistes qui avaient participé à l'ovation du premier soir, sentant qu'ils avaient à se faire pardonner leur désertion par le titulaire de l'emploi, cherchèrent à se rendre désagréables à Ariadne. Elle apprit alors qu'au théâtre, plus que partout ailleurs, il faut lutter pour vivre, et que, sauf de rares exceptions, dans un milieu exceptionnel, les bons sont les victimes des méchants.
Ce fut une persécution sourde. Le ténor lui adressait quelques plaisanteries avant de lui donner la réplique, et Ariadne, peu au fait de ce genre de divertissement, se sentait troublée et jouait froidement. Au moment d'entamer un duo, Bertha lui disait:
—Votre rouge est tombé à gauche; vous avez l'air d'une poupée de modiste lavée à grande eau.