—Pourvu, pensa-t-elle, qu'elle n'ait point commis quelque grosse sottise!—Venez dans mon cabinet de toilette, dit-elle d'un air sérieux; nous causerons pendant que je m'habillerai pour le dîner.
Elle passa devant, et sa fille la suivit jusque dans la grande pièce fraîche et parfumée qui lui servait de cabinet de toilette. Une femme de chambre, ramenée tout exprès de la Petite-Russie, pour plus de certitude qu'elle ne savait pas le français, s'approcha pour aider la princesse, et Olga s'assit sur un petit canapé bas, en face de sa mère qui se tenait devant un grand miroir.
—Maman, dit-elle, on m'a raconté une histoire bien singulière aujourd'hui; je voudrais vous en faire part.
Enchantée d'apprendre que l'état d'esprit extraordinaire où se trouvait sa fille provenait simplement d'une histoire romanesque, la princesse acquiesça d'un signe de tête pendant qu'on lui ôtait sa robe.
—Figurez-vous, maman, commença la jeune fille, que dans un institut de demoiselles il est arrivé, il y a longtemps déjà, une chose bien étrange: plusieurs élèves de la classe sortante avaient imaginé de s'amuser en cachette des dames de classe, et, comme on ne s'amuse pas beaucoup dans les instituts, où les moyens de se distraire sont rares, elles inventèrent un divertissement assez dangereux.
La princesse souriait d'un air distrait, tout en s'occupant de sa toilette. Olga continua.
—Parmi les jeunes gens que recevait madame la supérieure,—car elle avait une nombreuse famille et connaissait beaucoup de monde,—il y en avait deux qui s'étaient plus d'une fois arrêtés à causer un instant avec les demoiselles qui allaient et venaient dans l'escalier; un troisième, qui avait ses entrées chez la directrice, imagina de proposer à quelques-unes de ces élèves de souper un soir dans le réfectoire quand tout le monde serait couché. Il y avait une jeune fille très-gourmande parmi celles-là;—enfin, elles acceptèrent.
—Quelles sornettes me contez-vous là? fit la princesse en fronçant ses sourcils olympiens.
—C'est la pure vérité, maman, je vous assure. Les élèves—il y en avait trois—sortaient du dortoir à onze heures, passaient devant la dame de classe qui ronflait comme un tuyau d'orgue, descendaient au réfectoire, et là, les jeunes gens, qui avaient apporté des provisions, soupaient avec elles en secret.